• Sarah

De Belle de Vie à "platitude attitude" : Entre reconstruction et résilience.

Une pièce en 2 actes par Sarah POULAIN




« Aesthetic flat closure », « reconstruction à plat », expressions empruntées à nos consœurs outre Atlantique pour désigner un choix assumé, là où en France on ne nomme pas, si ce n’est pour signifier un non-choix, tant il est vrai que la majeure partie des chirurgien(ne)s sont attachés à « l’harmonie de nos corps ». Si le pays de Marianne n’était pas prêt à assumer ma platitude en son temps, j’en suis convaincue à présent : mon corps, lui, a toujours su ce qu’il voulait.


2014, 40 ans, déflagration n°1 (tumeur de 9 cm dans le sein droit et 28 ganglions métastasés) ou la scène d’exposition de l’acte 1…


Dans « Demain une autre », nouvelle de mon recueil intitulé « Borderline », je relate la guerre totale à laquelle fut livré mon corps en 2014 lors de ma première année cancer. Tout ce que j’ai dû affronter depuis que j’ai convaincu un chirurgien de cette double ablation, ce combat m’a souvent donné l’impression de me battre contre des moulins. J’en ai employé de l’énergie et de l’humour pour finalement m’entendre dire par l’oncologue : « Vous avez bien fait ». Des microtumeurs non décelées par le scanner et l’I.R.M logeaient dans mon sein gauche, censé être sain !


Le carcinome lobulaire infiltrant avec qui je cohabite depuis sept ans, je l’ai surnommé Gustave le patibulaire alias Gus le Patou Gugus. Impossible de trouver des témoignages de survivantes, je ne trouvais que des récits de victimes de carcinome canalaire infiltrant. Alors, je me disais, soit il est rare, soit il tue vite. Depuis, j’ai cessé de me poser la question. A l’instar de Docteur Jekyll et M. Hyde, il porte le prénom de mon maître d’écriture, Gustave Flaubert, mais aussi de celui que j’appelle l’homme qui tombe à pic, Gustave Roussy, le centre anticancer qui me soigne désormais.


En 2015, j’imagine recourir à la chirurgie mammaire réparatrice en vue d’une reconstruction par prothèses en silicone, lambeau du grand dorsal, DIEP[1] ou Brava[2]. Je parcoure la documentation existante concernant les différentes possibilités, celles dont on parle. Je suis reçue par une chirurgienne, laquelle, en connivence avec mon ex-mari, me conseille un bonnet B eu égard à ma morphologie et à ma poitrine d’avant ablation, du 90 D. Outre ma réticence à souffrir à nouveau, à passer le temps de ma rémission au bloc opératoire, à multiplier les arrêts-maladie, je n’adhère pas à cet enthousiasme. Ce que je souhaite, c’est conserver mon poids alors que l’hormonothérapie s’en prend à mon tour de taille et retrouver ma chevelure.


Résilience, acte 1, scène 1 :

« Belle de Vie », la photographie.


Fin 2016, je rencontre David Commenchal, photographe. Il vient de réaliser les photographies d’un groupe d’agricultrices pour un calendrier dont le produit des ventes financera l’atelier de socio-esthétique de la Ligue contre le cancer. Dans un élan de colère, je me revois lui dire : « elles sont bien mignonnes les agricultrices de se foutre à poil, mais elles seraient plus avisées de cesser l’utilisation des pesticides ».

Très calme, doté d’un humour immense, David m’explique que trois d’entre elles ont été touchées par un cancer du sein et que certaines cultivent bio ! C’est ainsi que se déroule notre première rencontre à l’entrée d’un pressing. Ensuite, il parcourt le centre-ville et me retrouve à la terrasse d’un café, me laisse sa carte et me propose de réfléchir à un portrait dans la revue Pays du Perche, en collaboration avec Joëlle Guillais, ma marraine d’écriture. Cette démarche implique un shooting photo. Ce jour-là, je maudis mon corps, alors que les photographies s’avèrent « Belle de Vie », titre de l’article paru en 2017 qui deviendra le titre de mon premier roman, mais aussi le titre de la photographie pour Pink Ribbon Photo Award en 2019.


Résilience, acte 1. Scène 2 :

Sisyphette se trompe de chemin…


En 2017, au cours de ma deuxième cure thermale post-cancer, je resplendis dans ma jolie robe et mes sandales rouges. L’eau thermale adoucit les indurations de mes cicatrices. Prête à vivre ainsi, par amour, je quitte le père de ma fille. Je ne supporte plus son regard nostalgique sur mon corps. Malgré tout son amour et sa bienveillance, sa maladresse et ses silences me tuent. L’idée du recours au tatouage chemine. Je me documente. Je trouve ma voie. Et puis, lors d’une soirée Mojito, un couple d’amis parvient à me faire rebrousser chemin. Une belle femme comme moi doit retrouver des seins. La Saint-Valentin 2018 et son lot de vitrines affriolantes achèvent de me convaincre. Seule, je consulte un second chirurgien dont le cabinet privé n’a rien à envier à une galerie d’art. Prudent, il prend soin de m’expliquer la différence entre chirurgie réparatrice et chirurgie esthétique. Deux seins à reconstruire, avec 1400,00 € de dépassement d’honoraires, il peut essayer. C’est sans compter sur l’agitation de mes marqueurs tumoraux qui, pendant que je fais le clown, explosent le seuil d’inquiétude du corps médical qui attribuait mes douleurs abdominales persistantes à mon anxiété. Là je dis STOP, ma féminité ne se réduit pas aux seins que je n’aurai plus, ma priorité ne se situe plus dans mon décolleté, mon combat se joue ailleurs, dans l’unique ambition de voir ma fille grandir.


Résilience, acte 1, scène 3 :

le tatouage, une œuvre d’art à fleur de peau.


En 2018, ébranlée par l’activité illicite de mes marqueurs tumoraux, je suis confortée dans l’idée de recourir au tatouage sur mes cicatrices de mastectomie, œuvre d’art à fleur de peau réalisée en deux temps par Lisa Fuchs dite la Renarde. Tout l’art de Lisa consiste à dissimuler les cicatrices et les indurations sans les recouvrir. Et d’un commun accord, nous évitons la symétrie. Mon « buste aérodynamique » s’orne de fleurs que l’on trouve sur les tissus russes, clin d’œil à ma passion pour ce pays. Un jour, j’irai à Vladivostok !


Résilience, acte 1, scène 4 :

« Belle de Vie », le roman


Parallèlement, « Belle de vie », le roman, s’écrit. Promesse à mon adolescence fracassée par le cancer de mon petit frère, deuil impossible, c’est un texte sur le dernier souffle d’un enfant et des parents à bout de souffle. Dans cette ambiance irrespirable, la narratrice en apnée sauve sa vie en recourant aux conduites ordaliques. La vie offre de belles rencontres, ce texte remanié durant dix ans est édité chez Ex-Aequo en 2019 grâce à Laurence Schwalm, éditrice, et Jean-François Rottier, mon parrain d’écriture.


Résilience, acte 1, scène 5 :

« Belle de Vie » au Grand Palais !


Comme cela ne me suffit pas, parce que je vis pour deux, je sollicite David, qui associe Sylvie Mazereau, sa compagne plasticienne, et nous immortalisons « Belle de Vie » dans une photographie pour le Pink Ribbon Photo Award 2019. Nous figurons parmi les quarante finalistes et cette seconde photographie porte en germe ma détermination (inconsciente à l’époque) à rendre visible, donc possible, le choix de la platitude.


Le cancer est un tel séisme dans la vie d’une personne et de son entourage qu’il est vain d’espérer revivre comme avant. Tout mon torse en témoigne. Et pourtant, je l’aime, balafré, tatoué, à l’image du chemin sinueux qui m’a permis l’année de mes 47 ans face à une récidive d’incarner enfin, in extremis, la femme qui sommeillait en moi, une femme libre dont les meilleurs amis sont des livres et leurs personnages (Anna Karénine, Emma Bovary, Térésa, Sabina, Tomas, Thérèse Desqueyroux), une femme qui écrit et qui a besoin d’une chambre à soi, à la manière de Virginia Woolf.


Ma platitude, c’est un pied-de-nez aux injonctions sociétales, mon bras d’honneur au regard des hommes qui depuis l’adolescence me lorgnaient comme une paire de seins. Ma féminité, je l’ai acquise en disant « non », puis « je », poussée dans mes retranchements par la crainte de la mort. Je n’ai plus ni seins, ni ovaires, ni chevelure depuis la récidive de mon cancer en 2020, mais ce qui prime désormais, c’est d’être moi et de continuer d’accompagner ma fille sur le chemin de sa vie.


Pour ne pas conclure…


Ces (ré)appropriations de mon corps par le tattoo, de mon nom par le divorce, elles m’ont permis d’écrire et de publier mes deux premiers livres, Belle de vie, puis Borderline. Tous deux sont marqués par le cancer, celui qui a emporté mon frère et le mien.

Ainsi, Borderline, recueil de nouvelles, se termine par Demain une autre, cité plus haut, et quand je réalise avec le recul dont je dispose, le voyage accompli, je me dis que c’est bon d’avoir La vie devant soi.


A présent, Ibrance (immunothérapie) et Létrozole (hormonothérapie) font leur taf. En échange de ma fatigue, du deuil de ma chevelure et de mes ongles fragilisés, ils affaiblissent Gustave le Patibulaire. Je le tiens en respect. Je suis les deux maintenant, je suis chauve et je collectionne les perruques. Je suis en danger, mais chaque matin au petit-déjeuner, deux molécules me maintiennent en vie. Les oncologues de l’institut Gustave Roussy, mes anges gardiens, ils / elles appellent ça une « réponse métabolique complète ». Quand ils / elles lisent le résultat de mes scanners et de mes bilans sanguins trimestriels, je vois des étincelles de joie sur leurs visages. Dans ces moments-là, celle qui fut Sisyphette a bien envie de revêtir son costume de Wonder Woman et d’incarner Sissi-Fête la clownette pour leur rendre hommage.


Promis, si la résilience, comme la foi, « c’est monter la première marche lorsqu’on ne voit pas tout l’escalier »[1], je rentre en écriture très prochainement pour vous offrir l’acte 2 qui nous mènera vers l’aventure « platitude_attitude ».




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Bibliographie :


Belle de Vie, roman, Ex-Aequo, 2019.

Borderline, Nouvelles, Ex-Aequo, 2020.

[1] Citation de Martin Luther King

[1] Deep Inferior Epigastric Perforator : Technique qui peut être proposée aux patientes présentant un ventre favorable. [2] Greffe adipocytaire suite à l’expansion des tissus produite par le recours à un dispositif externe spécifique.






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